La peine de mort comme instrument de pouvoir
La crise des droits humains en Iran est entrée dans une phase plus dangereuse. L’enjeu n’est pas seulement l’ampleur de la répression, mais la manière dont les autorités ont fusionné les exécutions, les détentions de masse, le contrôle des communications et l’intimidation judiciaire en un système de gestion politique. Il en résulte une machine qui punit la dissidence tout en cherchant à prévenir toute contestation future en faisant des exemples de prisonniers, de manifestants, de minorités et de leurs familles.
La peine de mort demeure l’instrument le plus tranchant de ce système. Amnesty International a recensé au moins 2 159 exécutions en Iran en 2025, le total documenté le plus élevé pour un pays et le chiffre le plus haut enregistré par l’organisation pour l’Iran depuis 1981.¹ Iran Human Rights a recensé au moins 1 639 exécutions en Iran en 2025, dont au moins 57 pour des chefs d’accusation liés à la sécurité, tels que le baghy, ou rébellion armée, le moharebeh, ou inimitié contre Dieu, et l’efsad-e fel-arz, ou corruption sur terre.² Il s’agit de qualifications sécuritaires élastiques par lesquelles la dissidence, l’association et la protestation peuvent être requalifiées en crimes passibles de la peine capitale.
Cette machine s’est accélérée dans un contexte de conflit et de troubles internes. Le 29 avril 2026, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a déclaré qu’au moins 21 personnes avaient été exécutées depuis le début de la guerre impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël deux mois plus tôt, tandis que plus de 4 000 personnes avaient été arrêtées pour des accusations liées à la sécurité nationale. Selon l’ONU, neuf des personnes exécutées étaient liées aux manifestations de janvier 2026, dix à une appartenance présumée à des groupes d’opposition et deux à des accusations d’espionnage. Türk a également alerté sur les disparitions forcées, la torture, les simulacres d’exécution, les aveux forcés et les procès inéquitables.³
De la protestation à la prison, puis à la potence
Les manifestations de janvier 2026 ont révélé la profondeur de la colère sociale en Iran. Un bulletin du gouvernement britannique consacré au pays, fondé sur des sources publiques, a indiqué que de sévères restrictions des communications avaient été imposées à partir du 8 janvier, Reporters sans frontières signalant que l’accès à Internet et les lignes téléphoniques avaient été coupés pendant la nuit.⁴ Ces coupures ne sont pas accessoires à la répression. Elles permettent aux arrestations, transferts, interrogatoires et procès de se dérouler pendant que familles, avocats et observateurs peinent à établir les faits les plus élémentaires.
Amnesty International a documenté le schéma qui a suivi. Saleh Mohammadi, Mehdi Ghasemi et Saeed Davoudi, arrêtés en lien avec les manifestations de janvier, ont été exécutés le 19 mars 2026. Amnesty a rapporté que Mohammadi avait été condamné moins de trois semaines après son arrestation et qu’il avait déclaré au tribunal que ses aveux lui avaient été extorqués sous la torture, une allégation rejetée sans enquête. Amnesty a également identifié sept autres hommes condamnés à mort pour moharebeh après des arrestations liées à la même vague de protestation.⁵
Un trait central de la répression actuelle est le ciblage de prisonniers accusés de liens avec l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI, ou MEK), principal mouvement de résistance organisée à l’intérieur du pays. Le régime a longtemps traité l’opposition organisée comme une menace existentielle. Dans le climat actuel, le baghy et le moharebeh sont utilisés pour transformer l’association politique en infraction capitale. Iran Human Rights a rapporté que Vahid Baniamerian, Abolhassan Montazer, Mohammad Taghavi Sangdehi, Shahrokh Daneshvarkar, Pouya Ghobadi et Babak Alipour avaient été condamnés à mort pour baghy en raison de leur appartenance à l’OMPI, à l’issue de procédures gravement inéquitables. L’organisation a indiqué qu’ils avaient subi torture, simulacres d’exécution, isolement prolongé et privation d’accès à des avocats. Plusieurs ont été pendus secrètement après leur transfert depuis la prison de Ghezel Hesar, leurs familles étant privées de notification préalable.⁶
Femmes, minorités et cercle élargi de la persécution
La répression ne vise pas seulement les manifestants ou les dissidents organisés. Les prisonnières, les minorités et les familles de détenus subissent des formes de punition qui se superposent. Amnesty International a rapporté en 2025 que la peine de mort était de plus en plus utilisée contre les dissidents politiques, les minorités ethniques opprimées et les manifestants, et que les femmes kurdes Pakhshan Azizi et Verisheh Moradi étaient sous le coup d’une condamnation à mort et exposées au risque d’exécution.⁷ Human Rights Watch a indiqué que les condamnations à mort à motivation politique contre des femmes se poursuivaient, que des prisonniers étaient privés de soins médicaux adéquats et que les Kurdes, Baloutches, Arabes ahwazis et Afghans étaient touchés de manière disproportionnée par la peine de mort.⁸
La persécution religieuse s’est également intensifiée. Le Center for Human Rights in Iran a rapporté le 19 mai 2026 que la communauté bahaïe avait fait face à des arrestations arbitraires, des perquisitions violentes, des disparitions forcées et des saisies de biens, de nombreux détenus étant privés d’accès à des avocats ou maintenus au secret. Le même rapport décrit cette campagne comme systématique, enracinée dans une longue histoire d’exclusion de l’éducation, de l’emploi et de la vie civique.⁹ Human Rights Watch a qualifié la persécution des bahaïs de crime contre l’humanité et relevé que les détentions arbitraires, les procès inéquitables et les confiscations de biens s’étaient intensifiés après les hostilités entre Israël et l’Iran.¹⁰
Le silence de l’Europe abaisse le coût de la répression
Cette crise est structurelle. Les tribunaux n’agissent pas comme des arbitres neutres dans les affaires politiques ; ils fonctionnent comme une composante d’un système sécuritaire plus vaste. Les accusations vagues liées à la sécurité nationale, les procédures devant les tribunaux révolutionnaires, le refus d’un avocat indépendant, les aveux forcés et les exécutions accélérées ont vidé le droit à un procès équitable de sa substance. Le droit est présenté comme une procédure, mais devient en pratique un langage par lequel l’élimination politique prend l’apparence d’un acte judiciaire.
Les gouvernements occidentaux, en particulier en Europe, ne peuvent pas prétendre ignorer la situation. L’UE a condamné la violence, les détentions arbitraires et l’intimidation, et a prolongé en mars 2026 son régime de sanctions relatif aux droits humains en Iran jusqu’en avril 2027.¹¹ Pourtant, cela ne s’est pas traduit par une pression soutenue capable de modifier les calculs du régime. Trop souvent, les déclarations ont remplacé les conséquences. Les sanctions restent trop étroites, le dialogue est compartimenté, et la diplomatie nucléaire ou régionale repousse sans cesse les droits humains à la marge.
Une réponse européenne sérieuse consisterait à nommer les juges, procureurs, responsables pénitentiaires et commandants des forces de sécurité crédiblement impliqués dans des exécutions arbitraires, des actes de torture et des disparitions forcées ; à élargir les sanctions ciblées ; à soutenir le Rapporteur spécial des Nations unies et la Mission internationale indépendante d’établissement des faits ; à exiger l’accès aux prisons ; et à conditionner tout engagement diplomatique ou économique à un arrêt vérifiable des exécutions et à la libération des personnes détenues arbitrairement.
La guerre et la confrontation régionale n’ont pas suspendu la crise intérieure des droits humains en Iran ; elles l’ont aggravée. Les autorités utilisent la peur pour réduire l’espace de la vie politique et du deuil public. La passivité de l’Europe abaisse le coût de la répression. La responsabilité l’élève.
